Expert ne veut pas dire pédagogue : comment vérifier qu’un intervenant sait transmettre
Par Anna Muckerman, Experte en recrutement · Publié le · 8 min de lecture

L'essentiel : Un expert peut mal enseigner : plus on maîtrise un sujet, plus on oublie ce que c’est de ne pas le connaître. Pour savoir si un intervenant sait transmettre, observez six signes concrets, et faites-le avant l’embauche avec une explication orale courte, notée à part des connaissances.
Un intervenant sait transmettre quand il fait comprendre une notion à quelqu’un qui ne la connaît pas encore. Cette capacité ne découle pourtant pas de l’expertise : elle se voit dans des gestes précis, que vous pouvez observer avant de signer.
Imaginons que vous recrutiez une directrice financière reconnue pour le cours de finance d’entreprise. Au bout de quelques séances, les étudiants décrochent. Elle parle vite, saute des étapes, emploie des termes que personne ne comprend. Elle connaît pourtant parfaitement son sujet ; elle a simplement oublié ce que c’est de le découvrir.
Voici pourquoi cela arrive, les six signes d’un intervenant qui sait transmettre, et trois façons de les observer avant l’embauche.
Pourquoi les experts ont parfois du mal à expliquer
La cause est connue et documentée : plus on sait, plus il est difficile d’imaginer ce que c’est de ne pas savoir.
La malédiction du savoir, en deux minutes
Les économistes Colin Camerer, George Loewenstein et Martin Weber ont donné un nom à ce phénomène en 1989 : la « malédiction du savoir » (Journal of Political Economy, 1989). Dans leurs expériences, les participants les mieux informés n’arrivaient pas à faire abstraction de ce qu’ils savaient pour prévoir le jugement de personnes moins informées, même quand ils y avaient intérêt.
En classe, l’effet est très concret. L’expert a automatisé des étapes qu’il ne voit plus. Il emploie des mots techniques sans les définir, car ils lui semblent évidents. Il répond ainsi à des questions que les étudiants ne se posent pas encore, et passe vite sur celles qui les bloquent.
La maîtrise du sujet reste nécessaire : on explique mal ce qu’on connaît mal. Mais elle ne suffit pas. C’est pourquoi la capacité à transmettre mérite une évaluation à part.
Ce que les étudiants remarquent en premier
Les étudiants jugent un cours sur ce qu’ils vivent en séance : la clarté des explications, l’organisation, le climat de la classe. La synthèse de recherche de l’Université Grenoble Alpes sur l’évaluation des enseignements par les étudiants montre que ces avis captent bien le climat relationnel, mais mesurent mal ce que les étudiants ont réellement appris.
Le rapport de l’IGESR sur les vacataires (avril 2025) fait un constat voisin chez les professionnels qui enseignent. Selon ses interlocuteurs, ils sont parfois surpris par le niveau des étudiants, et peuvent trop renvoyer à leur pratique professionnelle. Autrement dit, un décalage entre l’expert et son public, que l’on peut repérer à l’avance.
Les 6 signes d’un intervenant qui sait transmettre

Ces signes se repèrent en quelques minutes d’écoute. Aucun ne demande d’être expert du sujet pour être observé.
Il part de ce que l’apprenant sait déjà
Avant d’introduire une notion, il rappelle ce que le groupe connaît : « Vous avez vu le compte de résultat la semaine dernière. Le bilan, c’est la photo ; le compte de résultat, c’est le film. » Il construit ainsi sur un appui, au lieu de partir de trop haut.
Il donne un exemple avant la règle
Il montre un cas concret, puis en tire la définition. Un étudiant retient mieux « une entreprise achète une machine et l’utilise 5 ans » que la formule de l’amortissement posée d’emblée.
Il vérifie la compréhension
Il ne demande pas « Vous avez compris ? », qui appelle presque toujours un oui. Il pose donc une question qui oblige à utiliser la notion : « Si la machine dure 4 ans au lieu de 5, que devient la charge de chaque année ? »
Il structure : il annonce, il déroule, il résume
L’étudiant sait où il va : ce qu’on va voir, dans quel ordre, et ce qu’il faut retenir à la fin. Une explication courte et bien construite vaut donc mieux qu’un long exposé brillant mais sans fil conducteur.
Il adapte son vocabulaire
Il définit chaque terme technique la première fois qu’il l’emploie, ou le remplace par un mot courant. Surtout, quand une explication ne passe pas, il sait dire la même chose autrement.
Il accueille l’erreur
Une réponse fausse devient un point de départ. Il cherche alors d’où vient l’erreur, au lieu de la corriger et de passer à la suite. Les étudiants osent alors poser leurs questions, ce qui lui montre ce qui bloque vraiment.
Comment observer ces signes avant l’embauche

Trois moyens existent, du plus léger au plus complet. Dans tous les cas, notez la pédagogie à part des connaissances.
La question « expliquez-moi comme à un étudiant de première année »
C’est la consigne la plus simple, et l’une des plus révélatrices. Choisissez d’abord une notion centrale du cours, puis donnez un temps limité. Voici trois formulations à réutiliser :
- « Expliquez-moi [la notion] comme à un étudiant de première année qui n’en a jamais entendu parler. Vous avez 3 minutes. »
- « Un étudiant vous dit ne pas comprendre la différence entre [notion A] et [notion B]. Que lui répondez-vous ? »
- « Donnez-moi un exemple de la vie courante qui aide à comprendre [la notion]. »
Pour vous entraîner à reconnaître les deux styles, voici un exemple construit sur le bilan comptable. Il ne vient pas d’un vrai candidat.
Explication « experte » : « Le bilan est un document de synthèse qui présente, à une date donnée, la situation patrimoniale de l’entité : l’actif en retrace les emplois, le passif les ressources, capitaux propres et dettes. »
Explication « pédagogue » : « Imaginez une photo de l’entreprise le 31 décembre. À gauche, tout ce qu’elle possède : ses machines, son stock, l’argent en banque. À droite, d’où vient l’argent qui a permis de l’acheter : les apports des associés et les emprunts. Les deux côtés sont toujours égaux. Selon vous, pourquoi ? »
Les deux explications sont exactes. La première est une définition de manuel. La seconde part d’une image concrète, donne des exemples, n’emploie aucun terme non défini et se termine par une question qui vérifie la compréhension.
La réponse orale enregistrée, plus simple à organiser qu’une leçon d’essai
Le candidat enregistre sa réponse depuis son ordinateur, au moment qui lui convient. Vous l’écoutez ensuite, à plusieurs si besoin, avec la même grille pour tous. C’est souple pour un professionnel en poste, et chaque candidat reçoit exactement la même consigne.
En pratique, deux ou trois questions orales de 2 à 3 minutes chacune permettent déjà d’observer plusieurs des six signes. Notez-les à part des connaissances : un candidat très solide sur le fond peut obtenir une note moyenne en transmission, et inversement.
SkillCheck propose ce type de question orale dans ses tests, notée à part des connaissances.
La leçon d’essai : quand elle vaut le coup
La leçon d’essai montre le candidat face à un vrai public : il gère le temps, les questions, les silences. C’est l’observation la plus complète, mais aussi la plus lourde. Il faut réunir un petit groupe, trouver un créneau, et accepter que le stress fausse parfois la prestation.
En pratique, réservez-la aux cas où l’enjeu le justifie : par exemple un cours de 30 heures ou plus, un public difficile, ou une réponse orale qui laisse un doute. Donnez alors un sujet précis, 15 à 20 minutes, et une grille écrite qui reprend les six signes.
Ce qu’il ne faut pas confondre
Trois qualités se ressemblent en entretien, mais ne disent pas la même chose.
| Qualité | Ce qu’on voit | Ce qu’elle ne garantit pas |
|---|---|---|
| Aisance à l’oral | Parle sans notes, avec assurance | Que l’explication soit claire pour un débutant |
| Charisme | Capte l’attention, fait rire | Que les étudiants apprennent |
| Capacité à faire apprendre | Part du public, illustre, vérifie la compréhension | Rien de plus : c’est ce que vous cherchez |
La recherche invite à la prudence. La synthèse de Grenoble cite une étude de Clayson (2021) qui trouve un lien fort, de 0,56, entre les notes données par les étudiants et le caractère sympathique de l’enseignant. Une expérience publiée en 2019 va dans le même sens : des étudiants avaient l’impression d’apprendre davantage dans un cours magistral que dans un cours actif, alors qu’ils apprenaient mieux dans le second (Deslauriers et al., PNAS, 2019).
La leçon est simple : ne jugez pas la pédagogie à l’impression que laisse le candidat. Jugez-la sur des signes observables, notés avec une grille. L’Université de Lorraine consacre d’ailleurs un dossier à la portée formative de ces évaluations, c’est-à-dire à leur effet réel sur les pratiques des enseignants.
À retenir
- La maîtrise du sujet est nécessaire, mais elle ne suffit pas à bien enseigner.
- Six signes montrent qu’un intervenant sait transmettre, du point de départ de l’apprenant à l’accueil de l’erreur.
- Une explication orale de 3 minutes, notée avec une grille, les révèle déjà en grande partie.
- Notez la pédagogie à part des connaissances, pour ne pas écarter un bon pédagogue moins titré.
Pour replacer cette étape dans un recrutement complet, suivez notre méthode pour évaluer un intervenant avant de le recruter. Et pour voir comment une réponse orale peut être analysée, découvrez notre approche de l’évaluation pédagogique.
Sources
- Camerer, Loewenstein, Weber (1989), The Curse of Knowledge in Economic Settings : An Experimental Analysis, Journal of Political Economy, 97(5)
- Deslauriers et al. (2019), Measuring actual learning versus feeling of learning in response to being actively engaged in the classroom, PNAS
- Université Grenoble Alpes, l’évaluation des enseignements par les étudiants (pédagogie universitaire)
- Université de Lorraine, évaluation des enseignements par les étudiants
- IGESR, Les chargés d’enseignement vacataires dans les établissements relevant de l’enseignement supérieur, rapport n° 24-25-021A, avril 2025 (PDF)
Questions fréquentes
Un bon expert peut-il apprendre à enseigner ?
Oui. Les gestes décrits ici, partir de ce que l’apprenant sait, donner un exemple, vérifier la compréhension, s’apprennent. Un expert qui accepte un retour sur ses premières séances et prépare ses exemples peut progresser nettement. L’important est de repérer le besoin avant la rentrée, pour l’accompagner dès le début.
Faut-il exiger une formation pédagogique des intervenants ?
Ce n’est pas indispensable, et c’est rarement proposé : la mission de l’IGESR (avril 2025) n’a rencontré qu’un seul service universitaire proposant une formation à ses vacataires. Il est plus utile de vérifier la capacité à transmettre au recrutement, puis d’accompagner l’intervenant : un modèle de support, un point sur le niveau des étudiants, un retour après les premières séances.
Comment évaluer la pédagogie sans organiser une leçon d’essai ?
Demandez une explication orale de 2 à 3 minutes sur une notion du cours, en direct ou enregistrée. Écoutez-la avec une grille reprenant les six signes : point de départ, exemple, vérification, structure, vocabulaire, accueil de l’erreur. C’est plus simple à organiser, et tous les candidats reçoivent la même consigne.
Les évaluations des étudiants suffisent-elles à juger un intervenant ?
Non. Elles renseignent bien sur le climat de la classe et la clarté perçue, mais elles mesurent mal l’apprentissage réel, selon la synthèse de recherche de l’Université Grenoble Alpes. Servez-vous-en pour faire progresser l’intervenant, en les croisant avec d’autres observations.